Alchimie & Processus d'Individuation

14/05/2021

La formule alchimique solve et coagula contient d'une certaine façon tout le secret du " Grand Œuvre ", soit le processus de la manifestation universelle à partir de deux phases inverses que l'on peut résumer à expansion et contraction, tel le double mouvement du cœur. Ce processus met en œuvre ce qui est dénommé le Ciel (l'invisible) et son pendant matérialisé, densifié, la Terre. C'est pourquoi le terme solve est parfois représenté par un signe qui montre le Ciel, et le terme coagula par un signe qui montre la Terre. Ils s'assimilent ainsi aux actions du courant ascendant et du courant descendant de l'énergie cosmique, en d'autres termes aux actions respectives du Yang - force d'expansion à caractère masculin - et du Yin - force de contraction à caractère féminin.

L'oeuvre alchimique se déroule dans un creuset hermétique appelé "athanor". Il est, sur le plan psychologique, le symbole de notre intériorité au sein de laquelle va s'opérer le processus d'individuation, mis en avant par Carl Jung. L'homme éprouve un sentiment d'incomplétude, de nostalgie d'une origine, d'une Totalité vers laquelle il tend de tout son être, et à travers de multiples transformations, tout au long de son existence. Le moi, qui permet une prise de conscience de sa réalité psychique en se séparant de son lien d'origine (inconscient), doit progressivement s'ouvrir pour intégrer, par des étapes successives, les contenus de l'inconscient en élargissant le siège de la conscience.

Ce processus est nommé par Jung "individuation"(de in-divis, celui qui n'est pas divisé, celui qui est en processus de re-conjonction des opposés séparés). Dans ce périple, le voyageur doit d'abord rencontrer son ombre, et apprendre à vivre avec cet aspect de lui-même qui est souvent terrifiant : il n'y a pas de totalité sans reconnaissance des opposés.

Œuvre au Noir

La première phase s'appelle Nigredo. C'est la phase de Conscientisation.

➡️ Pénétration par l'inconscient

L'Œuvre au noir est déclenchée par la volonté de l'alchimiste. Il sent en lui un besoin d'éveil qui constitue le Feu de départ. Ce Feu philosophique, prend sa source dans le cœur. 

Pour commencer le processus, il faut être capable de se dire : « Je ne suis pas celui que je croyais être jusqu'à maintenant : je ne suis ni mes projets, ni l'image que les autres et moi-même ont de moi, je suis un inconnu et je me cherche. »

La première phase de l'œuvre consiste donc à prendre conscience de sa propre confusion intérieure en confrontant le Moi à ce qu'il a rejeté dans l'inconscient personnel : son ombre. L'ombre réside dans l'inconscient personnel. Elle est comme projetée par la persona qui nous permet de « briller » en société. Elle contient les désirs - pulsions qui n'ont pas pu s'adapter au monde. Cette contrepartie du moi conscient a une tendance naturelle à se projeter sur les autres. Le Moi ne supporte en général pas cette image que les autres nous renvoient de nous-même. Il refuse de voir que cette ombre est son alter-ego. Se confronter à son ombre engendre d'abord une phase de confusion, de dissolution, de « putréfaction psychique », dont la couleur symbolique est le Noir. Elle est synonyme de crise dont la signification première est « changement».

Œuvre au blanc

La seconde phase s'appelle Albedo. C'est la phase de Libération.

➡️ Une conscience de Soi accrue

La rencontre assumée avec l'ombre doit nous conduire à l'assimiler, sans la juger, donc à intégrer ce qui paraît comme négatif en soi mais qui l'est en réalité tant qu'il n'a pas pu prendre place et sens dans notre champ de conscience. Intégrer l'ombre requiert une grande force morale et l'abandon de ses préjugés. La première phase est donc indissociable de la deuxième, dont la couleur blanche est complémentaire, pour atteindre le premier but de l'œuvre alchimique, le " Petit Œuvre ", symbolisé par un métal moins corruptible, l'argent. C'est la phase où l'on fait un travail de différenciation et de purification : on lave. Cela correspond à la formation du caractère qui a pour but de canaliser les pulsions instinctives et de sortir des opinions toutes faites.

À la fin de cette étape, l'individu a beaucoup changé : il ne juge plus autrui, il devient plus compréhensif, plus fraternel. Il s'approfondit s'il était superficiel et devient plus impartial s'il était partisan. Son Moi s'est déplacé vers une position où le bien et le mal sont relativisés, et où le grave défaut de l'autre est vécu comme un défaut personnel. En clair, la personne a dépassé le dogmatisme moral ou anti-moral, ce qui la rend moins corruptible.

Jung signale que le blanc peut aussi être interprété comme, la synthèse de toutes les couleurs, symbole de toutes les potentialités que l'individu va pouvoir commencer à développer. L'âme commence à jouer son rôle de conduite du corps. De nouvelles priorités se font jour. Le sens de l'existence n'est plus conditionné par les exigences de la société du paraître et l'âme commence à graviter autour d'un nouveau centre qui reste encore à ce stade extérieur à la personne : le Soi ou Esprit s'exprime à travers des archétypes qui sont encore projetés sur des personnes physiques et qui servent de référence.

Œuvre au jaune

La troisième phase se nomme Citrinitas. C'est la phase d'Unification.

➡️ Lâcher l'identification au Soi

Elle permet de prendre conscience des archétypes qui sont encore dans l'inconscient collectif. Dans le processus d'individuation décrit par Jung, les messagers du Soi sont toujours représentés par la polarité complémentaire à la personne. Ces messagers exercent une fascination dont il faut prendre conscience pour élever progressivement l'amour, qui est le moteur fondamental de la quête, du plan biologique au plan spirituel.

Dans l'inconscient de l'homme et de la femme réside une image collective de la polarité opposée : l'animus pour l'homme et l'anima pour la femme. Ces deux figures désignent ce qui manque au moi pour se vivre comme partie consciente d'une totalité englobante qui est le Soi. C'est après avoir assimilé l'ombre que les images de l'anima / animus acquièrent leur plus grande intensité. Le moi, évitant la grande perte d'énergie liée à la répression des pulsions négatives ou inhabituelles de l'ombre, acquiert plus de force et peut alors se confronter au collectif.

Jung a ainsi observé une évolution des images-symbole qui figurent ces deux archétypes, selon quatre degrés par lesquels le sexe perd son pouvoir de fascination au profit d'aspirations artistiques, intellectuelles ou spirituelles. C'est la même énergie qui se transforme.

Figures féminines de l'anima (l'homme) : 

  • La femme primitive : l'image, fortement sexualisée, représente les relations purement instinctives et biologiques.
  • La femme romantique : l'érotisme s'étend à toute l'image féminine ; l'image est chargée esthétiquement, caresses et contemplation sont préférées aux enlacements orgasmiques.
  • La femme vénérée : la sexualité est exclue, l'érotisme est sublimé jusqu'à la dévotion.
  • Sapientia, la sagesse de l'éternel féminin (Déesse de la sagesse, Athéna).

Figures masculines de l'animus (la femme) : 

  • L'homme sauvage : l'image est fortement sexualisée ; personnification du pouvoir physique.
  • L'homme romantique, l'aventurier : la sexualité diminue et laisse la place à l'admiration devant la sensibilité ou la prouesse.
  • Celui qui a la parole : la lumière éclairante de l'existence ; le professeur, le leader politique ou religieux.
  • Logos, le savoir masculin : l'anima est symbolisé par le sens ultime de l'existence et du cosmos, par un dépassement de ses propres limites ; les grands philosophes ou les gourous enseignant les sentiers secrets.

Œuvre au rouge 

La quatrième phase se nomme Rubedo. C'est la phase de Guérison.

➡️ Incarner la réalisation de/du Soi

D'un point de vue psychologique c'est le moment de la dernière conjonction.  Celle où le Moi perd sa place centrale au profit du Soi, qui reste en communication. Après avoir pris conscience de son ombre, s'être laissé guidé par l'anima/animus et avoir surmonté l'épreuve de l'identification aux émanations du Soi, il faut alors incarner le résultat de la communication qui se dégage du processus. Il s'agit d'atteindre la plénitude du Soi, la complétude pouvant alors se produire puisque tous les morceaux de l'être ont été rassemblés. Ce n'est qu'une fois unifié que l'on peut vivre la réalisation de/du Soi.

Lorsque le Moi s'est confronté à l'archétype sexuel, surgit alors un autre archétype, ni masculin, ni féminin. C'est l'archétype " lumière ". Il est l'archétype du surnaturel, de l'au-delà. Ses symboles sont la luminosité et la force. Il révèle des forces ou pouvoirs qui ont une provenance différente des mondes spatio-temporels imaginables. Il est le tremblement et la fascination propre à l'irruption du Sacré.

Les images apportent des signes de l'incommensurable (aigles géants, cétacés, volcans, soleils irradiants, apocalypses) : toute image suggérant une omnipotence et une omniprésence. A ce stade, l'individu doit affronter le pouvoir en soi. La première tentation est que le moi tombe dans le piège de s'identifier à ce pouvoir transcendant. Il y a alors une alternative : le recul ou l'affrontement.

Le recul : Le sujet, devant les présages menaçant de ces symboles, abandonne le processus d'individuation et libère l'individualité de la psyché collective par un rétablissement de la persona, en se "cramponnant" au monde du dehors. Une nécessité externe va remplacer la nécessité interne.

L'affrontement : Si la personne cède à la tentation de s'identifier à l'archétype lumière, elle se sentira détentrice du pouvoir. L'homme joue alors au prophète, au fondateur de secte et la femme devient une mère toute puissante et indispensable qui contient et organise tout. Plus grave, la personne peut aussi tomber dans la psychose en se prenant pour Dieu ou son prophète.

Jung a donné à ces états le nom d'inflation psychique, car ils indiquent une extension de la personnalité au-delà des limites individuelles. Cette situation psychique pathologique dans laquelle se trouve l'ego identifié et possédé par l'archétype "lumière" est appelée par Jung personnalité - mana, mana étant un pouvoir magique transférable.

Seule solution : faire acte d'humilité, avoir un travail utile qui l'accrochera à la terre (humilité provient du latin humus = terre). Si cette humilité est acquise, et si ces archétypes sont intégrés comme de simples instances au service de la psyché, un mystérieux archétype latent s'active : le Soi.

Une fois la personnalité (mana) dissoute, c'est l'archétype de l'homme cosmique qui ré-ordonne les composantes de la psyché harmonieusement, comme le fait un cristal plongé dans une solution. D'où le symbole du mandala comme image fondamentale du Soi. Jung appelle aussi le Soi "Dieu en nous".

Le moi individué se sent désormais comme l'objet d'un sujet inconnu et super ordonné, comme le langage par rapport à l'intelligence, ou comme la relation entre le soleil et la terre. Il devient alors aussi rayonnant et incorruptible que l'Or. L'homme individué ne s'émeut pas devant les événements. Il n'est affecté que sur des plans inférieurs de son être et peut demeurer impassible devant des incidents très agréables ou désagréables. Il est parfois poussé vers des tâches très difficiles ; il peut les réaliser car des forces surgissant du Soi lui permettent de nager à contre courant des valeurs collectives. Sa position dans le cosmos a changé radicalement, son nouveau centre de gravité le fait vivre en fraternité mystérieuse avec les animaux, les dieux, les cristaux, les astres, sans admiration, ni réprobation, ni orgueil.